Faiseuse d’anges
Méfie-toi de la douceur des images, regarde les ombres improbables aux bords des robes, les paupières closes, l’insolation des dentelles, le flottement des manches ballons, le faux ajusté des chemises, posées sur des corps nageurs de brumes, dériveurs de songes, petits cadavres habillés à la hâte, déjà réfractaires.
Ces images ont été assemblées avec science dans l’oeil du photographe, dans son cerveau, dans la chambre noire, là où jaillissent, de la même buée nocturne, les souvenirs d’enfances imaginaires, incestes bénins, nostalgie de déguisements morbides, tortures infligées aux poupées sous la grande caresse inaltérable et ophélienne du sommeil.
"Les draperies", écrit de Piles en 1699, "ne doivent pas être arrangées comme les habits dont on se sert dans le monde ; mais (…) que les plis se trouvent comme par hasard autour des membres, qu’ils les fassent paraître ce qu’ils sont ; que par un artifice industrieux, ils les contrastent en les marquant, et qu’ils les caressent, pour ainsiq dire, par leurs tendres sinuosités et par leur mollesse."
Montrer ce qu’on cache, dissimuler ce qui s’avoue : inquiétante familiarité d’images combinant la vérité dans l’illusion technique de leur propre genèse. Brouiller les pistes, donner naissance et mort : apocalypse à l’envers où les anges eux-mêmes se revêtent optiquement des tuniques éblouies du paradis perdu.
José Puig





