Retorno eterno
Le corps à l’oeuvre
Comme Hamish Fulton ou Richard Long, pour qui la marche ne fournit pas seulement un réservoir de photographies et d’écrits, mais représente l’oeuvre à part entière ; pour David Rodriguez Gimeno, c’est l’action de son corps, propulsant des structures métalliques circulaires, qui fait acte plastique, qui prend les mesures du monde, animée par une pensée géographique autant que mécanique. D’instinct nomade, l’artiste s’empare de territoires inexplorés, désertiques, de paysages romantiques inspirant à l’évasion, à la contemplation.
Ces constructions métalliques évoquent l’emprise et l’enfermement de l’Homme dans des schémas sociaux. Elles peuvent également être regardées comme la métaphore du nid, de la matrice. L’expérience existentielle de l’artiste dans ses structures et l’immersion dans le paysage prennent ici une forme symbolique de nature maternante. Nous sommes au coeur même de la relation fondamentale entre art et nature, du statut oscillatoire entre la rêverie fusionnelle et la conscience de séparation.
Par ce type de dispositif, l’artiste explore le site, fait surgir les réminiscences de situations enfantines liées à son appréhension de l’espace, portant les stigmates de sa légende familiale passée sous silence. Une « survivance » qui ne peut fonctionner sans une essentielle plasticité de la « matière symbolique » et une libération de la mémoire cellulaire qui ne lui appartient pas.
Depuis qu’il s’intéresse à la théorie de la relativité, vers l’âge de 13 ans, David est captivé par le format panoramique qui permet d’obtenir une image élargie contenant des temps différents de la prise de vue, un continuum espace-temps dans la même image. Tout son travail est fondé sur les bases de la géométrie non-euclidienne, « la géométrie courbe ». Dès lors les sculptures qui en découlent ont pour prétexte cette quête. Les photographies, résultats de ses actions, sont présentées en séries de 28 images - ses 28 ans, 28 tranches de vie, 28 perceptions différentes - concept qu’il applique à tous ses travaux récents.
Le procédé panoramique est également appliqué à …iris… (2003), deux images sont traitées à 360°, déformés, afin d’obtenir des cercles. Sur l‚une, le ciel est au centre, donnant une sensation d‚infini, de profondeur ; sur l’autre, il y a renversement des espaces : la terre prend la place du ciel et s’amplifie. Cet « oeil-monde » ou oeil-icarien, rappelle la forme des différentes sculptures de David et fait office de filtre de la réalité. Il nous renvoie bien sûr à certains modèles artistiques intéressants comme Radio Cyclope, l’oeil cyclopéen de Robert Smithson ou encore Rotoreliefs, les disques optiques fascinants de Marcel Duchamps, « où la rotation de dessins spiralés engendre une troisième dimension réelle, voire une quatrième virtuelle dans l’expansion infinie du relief. »
Les oeuvres de David sont des leçons de voir : voir à travers, voir dedans, entrevoir Leur légèreté et leur grande mobilité dans l’espace ouvrent sur une « poétique du vol et de l’envol », fondement du fantasme d’Icare dans son rêve de se libérer de la pesanteur. Extraits « Le Corps à l’oeuvre », Thérèse Vian Mantovani, juillet 2003














