• Cécile BURBAN

DERNIÈRES SÉANCES


Ces lieux ne sont pas des ruines ou des vanités contemporaines. Un combat silencieux s’y joue. Y entrer, c’est ressentir une certaine nostalgie devant ces vestiges chargés d’âme et d’histoire qui ont accueilli les émotions, les rires de milliers de gens…des souvenirs collectifs.

Derrière chacun de ces espaces résistant à l’effacement, on retrouve le même motif : un binôme profond tissé avec un homme. Ces salles de cinéma ne doivent aujourd’hui leur fragile persistance qu’au cœur de quelques-uns – cinéastes qui se battent pour les faire revivre, projectionnistes qui, amoureux de leur salle, en sont devenus les gardiens obstinés. Et ils sont toujours là, lieux et veilleurs, dressés, dans l’attente d’une renaissance, d’une solution viable. Le temps et l’espace s’y suspendent, y retiennent leur souffle : ce sont des interstices, des lieux « entre-deux ».

Entre deux statuts : pas totalement abandonnés, pas encore réhabilités. Désertés mais pas déserts, désaffectés et pourtant chéris. Entre deux temps, celui de leur passé florissant et celui de leur futur incertain. Entre deux fonctions, donner à voir et donner à vivre. Entre deux sphères, celle du collectif et celle de l’intime, de la fiction et du réel, de la présence et de l’absence… Entre deux affects aussi, une forme de mélancolie et un espoir têtu.

Au Mali particulièrement, le cinéma a toujours tenu un rôle très important – art et infrastructure, loisir et ciment social, lieu de rencontre culturel et intergénérationnel. Ses films, souvent engagés, décomplexent la parole du peuple, abordant, comme dans la tradition orale de la palabre et du conte, les thèmes millénaires de la famille, des tabous, de la transmission, sans oublier de divertir.

Cette place privilégiée dans le cœur des Maliens se manifeste par les nombreuses salles de cinéma que comptait la ville. Mais le retrait de l’État, qui a brutalement privatisé les salles il y a une vingtaine d’années, et l’absence d’un circuit de production/distribution/exploitation cohérent ont abouti à cette situation paradoxale : les cinémas sont délaissés, sacrifiés, tandis que le public se presse, toujours plus nombreux, dans les festivals et les projections éphémères. Les salles continuent pourtant à fermer une à une en Afrique. Certains pays n’en comptent plus aucune.

Pourtant, même suspendus dans un présent entre parenthèses, certains de ces lieux sont encore là et, au cœur des quartiers, restent des centres, des carrefours. Ils attendent. Le rêve de leurs veilleurs n’est pas passéiste, au contraire : il y a des envies, un espoir de rouvrir ces lieux grâce à des initiatives innovantes offrant à nouveau à la communauté un lieu de rencontre et d’échange.

DERNIÈRES SÉANCES est une série de portraits de ces salles de cinéma africaines réduites au silence, et de ces hommes qui tentent de les préserver, projectionnistes sans bobines ou réalisateurs privés de lieux de projection…

Série au long cours, elle se développe au gré des rencontres avec les réalisateurs et les semeurs de culture qui savent que si les hommes construisent les espaces, certains espaces peuvent, eux aussi, contribuer à la construction de l’humain.

Cécile BURBAN

Photographe indépendante, Cécile Burban développe ses projets documentaires en parallèle de commandes pour l’édition, le cinéma, divers artistes et ONG.

Elle collabore notamment avec la Quinzaine des Réalisateurs depuis 2013, dont elle a réalisé les affiches 4 années consécutives.

La série « Dernières Séances » a fait l’objet de plusieurs expositions personnelles et collectives en France et à l’étranger.